Yousef Sweid est absolument conscient des difficultés. « Je suis sûr que vous êtes venu avec des doutes. Peut-être même avec un peu de peur. Que vais-je dire ? De quoi parle exactement cette pièce ?… Et pourquoi ce titre provocateur ? »
Comme pour calmer nos attentes, il fait suivre les premières lignes de ce monologue, co-écrit et réalisé par Isabella Sedlak, par une démonstration d’une série de banderoles brandies en signe d’objection. « Je ne pense pas que nous aurons besoin de les utiliser… parce que je ne vais pas parler du 7 octobre ou de la guerre à Gaza. Je vais parler de… » Il y a une longue pause. « Mon divorce. »
C’est à la fois vrai et faux. En effet, Between the River and the Sea est une émission profondément personnelle qui examine l’histoire de Sweid en tant qu’homme palestinien vivant à Berlin, qui a grandi comme un Arabe avec un passeport israélien, qui a épousé deux femmes juives et qui a deux enfants. « Nous sommes une famille tout à fait normale. Une famille arabe-palestinienne-juive-israélienne-autrichienne-roumaine-chrétienne », dit-il à un moment donné.
Mais il utilise ensuite ce contexte complexe pour examiner les questions d’identité, dans le contexte du conflit constant au Moyen-Orient, culminant avec les attaques meurtrières du Hamas contre les Israéliens le 7 octobre et la destruction punitive de Gaza par Israël qui a suivi, a conduit chaque groupe à considérer l’autre comme des monstres.
Le spectacle est un appel à la compréhension, mais aussi une remise en question humaine des croyances bien ancrées et des hypothèses qui les sous-tendent. Il s’agit du seul spectacle de la saison Upstairs actuelle de la Royal Court qui n’est pas issu d’une soumission ouverte : il a déjà été vu au Théâtre Maxim Gorki de Berlin puis au Festival d’Edimbourg où il a remporté un grand succès.
Il est écrit et réalisé avec beaucoup de sophistication et beaucoup d’humour, se déroulant comme un croisement entre le stand-up et une conférence-démonstration. Sur une scène dépourvue d’une chaise recouverte d’affiches de protestation et d’un pied de micro, Sweid est hanté par des fantômes, qu’il incarne subtilement par de légers changements de voix et de gestes.
Son père, exilé au Canada en raison d’accusations d’évasion fiscale (une autre des multiples ironies de la série), fait entendre une voix retentissante derrière le micro, demandant à son fils de s’expliquer sur les « Arabes des 48 », le petit groupe de Palestiniens restés en Israël. Cela explique pourquoi Sweid est envoyé dans une école maternelle juive – la plus proche de son domicile à Haïfa – où un garçon tyrannique appelé Avi (qu’il représente avec un pleurnichard et une attitude agressive) fait pour la première fois la distinction entre Arabe et Juif. C’est aussi là qu’il rencontre son meilleur ami Daniel.
Plus tard, alors qu’il travaille avec une troupe de théâtre arabe israélienne à Tel Aviv, il rencontre son autre meilleure amie Salma, une Palestinienne. « Nous n’étions que des acteurs jouant ensemble, comme des enfants innocents dans un bac à sable. »
Ce sentiment que l’identité et l’idéologie sont imposées aux gens et peuvent être modifiées est dévastatricement minée dans les scènes finales, où les lumières s’assombrissent, et Daniel et Salma le mettent au défi de prendre parti. L’humour se fige ; les lignes de bataille sont tracées au sein de sa propre vie.
Sweid est une présence extraordinairement engageante. Il flirte avec le public, détourne les émotions d’un côté ou de l’autre, sans jamais perdre le fil de la complexité des idées qu’il veut véhiculer. Son dernier plaidoyer en faveur d’une tolérance utopique ressemble à un espoir désespéré. Mais cela ressemble aussi à un espoir qui mérite d’être affirmé, une exigence de compréhension de la part de toutes les parties.