Une cafetière en argent, un trousseau de clés et un tableau déformé sortant de son cadre en bois sont les points de départ de Fun Home, la magnifique comédie musicale sur la mémoire, la compréhension et la perte. Son héroïne, Alison Bechdel, les sort d’un carton cabossé et les regarde avec étonnement. Au centre de la scène, sa jeune personne s’agenouille sur le sol en train de déballer le contenu de la même boîte que son père décédé depuis longtemps.
Avec une musique écrite par Jeanine Tesori et un livre et des paroles de Lisa Kron, le spectacle a été créé à Broadway en 2015, avant d’atteindre le Royaume-Uni via le Young Vic en 2018, et ne fait que maintenant sa première régionale au Royaume-Uni dans le cadre du 50ème saison anniversaire au Manchester Royal Exchange.
Mais cette adaptation du roman graphique de Bechdel donne l’impression qu’elle a toujours eu sa place ici, puisque le décor en rond est une métaphore parfaite pour un spectacle qui se débat avec l’idée de « faire céder la place au présent », alors que l’Alison plus âgée (Jodie McNee) regarde l’enfant Alison (Harriet O’Shea lors de la soirée presse) et l’étudiante Alison (Alice Audrey O’Hanlon) et tente de donner un sens à son éducation inhabituelle.
Ce qui est inhabituel ne suffit pas : Alison a grandi dans une maison funéraire et une maison historique, toutes deux entretenues avec soin par son père Bruce, qui devient de plus en plus incontrôlable à cause de ses tentatives pour cacher son homosexualité. Lorsqu’Alison quitte ce que les enfants appellent moqueusement le «Fun Home» et annonce qu’elle est gay, la situation atteint une crise. Comme elle nous le raconte au début de la série : « Il s’est suicidé… et je suis devenue dessinatrice lesbienne. »
Ce résumé simple de l’intrigue ne commence pas à décrire à quel point Fun Home est une émission riche et souvent hilarante. La musique de Tesori a une démarche glorieuse, pleine de cuivres jazzy et de tonalités enjouées, soutenue par son propre questionnement mélancolique. Le numéro où Alison plus âgée, debout près de sa planche à dessin, se regarde elle-même et ses deux frères danser autour d’un cercueil comme un jeune Jackson Five pendant qu’ils écrivent une publicité pour l’entreprise familiale est une joie simple. Il en va de même pour le pastiche de la Partridge Family « Raincoat of Love », lorsqu’elle imagine appartenir à une famille heureuse et moins complexe. « Changing My Major to Joan » est un résumé brillant et plein d’esprit de l’exaltation du premier amour.

Mais ce qui fait de Fun Home une comédie musicale formidable plutôt que simplement agréable, c’est la façon dont elle examine la nécessité de donner un sens à des événements bouleversants – « Tout est équilibré et serein/comme le chaos n’arrive jamais si on ne le voit pas » – ce qui est autant vrai de l’impulsion d’Alison à organiser sa vie en dessins que de son père cachant son agonie en s’assurant que ses bergères de Dresde sont correctement disposées sur le piano.
La production dirigée par Sarah Frankcom sur le décor peu évocateur de Peter’s Butler – un piano, une chaise longue, une télévision lumineuse, la planche à dessin indispensable sous l’éclairage subtil de Bethany Gupwell – saisit parfaitement cela.
À chaque incarnation d’Alison, O’Shea, O’Hanlon et McNee transmettent à la fois sa force et sa vitalité inquiète. Nigel Harman incarne superbement Bruce : les petites traces de vanité qui ne cessent de bouillonner, son charme superficiel, tout en suggérant toujours la souffrance qui l’amène à faire exploser sa vie.
De même, Alex Young approfondit la tension et la misère d’être sa femme. Sa chanson « Days and Days » devient un cri terrifiant du cœur, une litanie sur la façon dont le malheur et les secrets non résolus peuvent détruire une personne. Natasha Cottill est une présence sympathique et dynamique dans le rôle de Joan qui change la vie.
Dans l’ensemble, il s’agit d’une production si confiante et captivante d’une émission si captivante qu’on se demande pourquoi Fun Home est si rarement vu. C’est une comédie musicale remarquable.