Il est quelque peu ironique que l’unique article du programme sur le roi Lear soit consacré à expliquer que la pièce parle autant de ses trois filles et d’Edgar que de Lear, puis à plaider en faveur de l’importance d’Edmund. En fait, la production de Titas Halder pour Sheffield Crucible est efficace, mais sans distinction, élevée à un autre niveau par une seule performance, Ian McDiarmid dans le rôle de Lear.
L’intrigue du Roi Lear décolle dès les premiers instants : Kent et Gloucester discutent brièvement, Gloucester présente Kent à son fils bâtard Edmund, puis Lear entre, plein de son intention d’abandonner le pouvoir tout en gardant ses habitudes de luxe avec une suite de cent chevaliers. Nous sommes à peine dix minutes avant que ses filles Goneril et Regan décident de rester ensemble face à ce barrage chevaleresque, sa plus jeune Cordelia est bannie pour avoir refusé de coopérer dans un flatterfest à la Trump et Kent subit le même sort pour avoir parlé franchement.
Surtout dans une production fortement coupée comme celle de Sheffield, ce rythme est maintenu jusqu’à ralentir pour la tentative de suicide du pauvre aveugle Gloucester et, surtout, les scènes glorieuses entre Lear et Cordelia, la première une réconciliation touchante, la seconde une scène de désespoir déchirant.
Le Roi Lear est une pièce de déguisement et de changement. Kent et Edgar se déguisent délibérément en serviteur Caius et en pauvre Tom. L’aveuglement, réel ou métaphorique, de Lear et de Gloucester entraîne un changement constant avant que tous deux ne soient finalement acceptés.
Dans la production de Halder, l’action ne s’enflamme pour la première fois que lorsque Regan et Goneril affrontent Lear au palais de Gloucester : la nature implacable de ses filles transparaît, Lear lui-même perd contact avec la réalité, la menace de Cornwall, qui va bientôt éteindre les yeux de Gloucester, émerge. La véritable tempête qui s’ensuit manque d’impact, mais la folie de Lear se déroule désormais sous nos yeux horrifiés.
Kent (Mark Holgate) et Gloucester (David Birrell) font leur marque très tôt et négocient habilement les changements de personnage. Regan, puissant et intelligent, de Justina Kehinde (une autre performance exceptionnelle au-delà de celle de McDiarmid) est une présence puissante tout au long, tandis que Goneril de Katie Wimpenny grandit dans leurs confrontations ultérieures.

Les deux fils de Gloucester ont moins d’impact qu’on aurait pu l’espérer. Fode Simbo dans le rôle d’Edmund n’est pas aidé par le fait d’être à moitié dissimulé au début, et je me serais attendu à « Maintenant, dieux, défendez les salauds ! » pour résonner avec plus d’autorité. Harry Redding est sauvé dans une certaine mesure par ses épisodes de Poor Tom, mais n’enregistre jamais de personnage comme Edgar.
Enfin, il y a Le Fou, dans lequel Halder adopte une approche inhabituelle et résolument moderne. La carrière de Max Revell s’est essentiellement déroulée dans la danse et il excelle dans les contorsions corporelles constantes, un concept qui me semble en contradiction avec le caractère sardonique du Fou. Halder aborde également le problème de ce qui arrive au Fou après la phrase «Je vais me coucher à midi» au milieu de la pièce. Alors que Lear sort pour l’entracte, le Fou reste assis, une réponse soignée à sa disparition, pensais-je. Puis, au début de la seconde mi-temps, Halder surœuf le pudding. Le Fou livre la prophétie de Merlin, déplacée plus tôt dans la tempête, puis est sans cérémonie emballé dans un sac, pour réapparaître en arrière-plan pour la mort de Lear.
Reste la performance qui sort la production de la routine : McDiarmid, hypnotisant dans le rôle du roi Lear. Il semble plein de dignité, conscient d’une manière suffisante de la flatterie qu’il est sur le point de recevoir, puis éclate dans une crise de colère qui est plus vicieuse qu’incontrôlée face au manque de coopération de Cordélia. Cette méchanceté coexiste avec l’auto-illusion dans la descente vers la folie impuissante. Puis enfin McDiarmid est à son meilleur dans les illusions oniriques, avec de tristes touches de réalité, dans ses scènes tardives avec Gloucester et surtout Cordelia (Bebe Sanders).
Les créations de Richard Kent consistent en un immense cercle, avec une scène recouverte de sable, et ses costumes, bien que souvent saisissants, sont un étrange mélange, la magie visuelle ne venant que dans la seconde moitié de la brume d’où émergent mystérieusement les personnages.