Il y a des comédies musicales qui vous séduisent doucement, et puis il y a Mademoiselle Saïgonqui vous prend à la gorge alors qu’il traverse une période inconfortable de l’histoire moderne et refuse de vous laisser détourner le regard jusqu’à la panne d’électricité finale. La reprise actuellement jouée au Palace Theatre de Manchester est une puissante bête musicale audacieuse, meurtrière et puissante.
Dès les premiers instants au club Dreamland, le spectacle inonde la scène d’une surcharge sensorielle : un écrasement de corps, un désespoir en sueur et un sentiment palpable que le monde brûle bien plus vite que quiconque ne peut le comprendre. C’est cette ambiance, mi-fête, mi-enfer, qui ancre si efficacement la production. La scène du Palace devient un terrain de jeu moralement trouble où, sur fond de guerre, l’innocence est une monnaie, la survie un art et l’espoir une contrebande fragile et vacillante.
Au centre du tourbillon se trouve Kim, dont la performance est l’épine dorsale émotionnelle de la soirée. Julianne Pundan ne joue pas le rôle de symbole ou de victime, mais celui d’une jeune femme naviguant dans un monde impossible avec une férocité qui tient la sentimentalité à distance jusqu’à ce qu’on s’y attende le moins. Sa voix a la clarté cristalline que les fans de théâtre musical adorent, mais c’est l’intelligence émotionnelle qui la rend inoubliable. « Je donnerais ma vie pour toi » n’est pas un mélodrame, mais un appel profondément humain de la part de quelqu’un qui porte déjà plus de chagrin que ce qui devrait être possible.
Jack Kane joue Chris avec une retenue rafraîchissante. Au lieu de s’appuyer sur l’archétype du « héros tragique américain », cette performance nous donne à voir quelqu’un douloureusement conscient de ses échecs, de ses choix impulsifs et de ses angles morts moraux. Lorsque les deux hommes se rencontrent pour la première fois, leur alchimie semble instinctive plutôt que forcée, ils sont simplement deux personnes accrochées au peu de tendresse qu’un monde qui s’effondre leur apportera.

Ce soir, la vraie gagnante du diadème diamanté de Miss Saigon est Seanne Miley Moore en tant qu’ingénieur. Un rôle qui requiert l’audace sournoise et le timing comique du maître de cérémonie, le charme huileux d’un vendeur de voitures d’occasion et la flexibilité morale d’un homme qui a vendu sa conscience il y a dix ans. L’ingénieur de cette production réussit le cocktail. Chaque scène qu’ils touchent devient très vivante, moitié satire, moitié sordide mais tout en charisme. Leur « The American Dream » fait irruption sur scène avec une audace qui semblerait caricaturale s’il n’était pas aussi incisivement critique et brillamment exécuté.
Le spectacle est, comme on pouvait s’y attendre, énorme. La mise en scène mêle intensité cinématographique et invention théâtrale, et quand que La séquence d’hélicoptère arrive, elle est gérée avec bien plus de savoir-faire et de poids psychologique qu’une simple bravade technique. Le chaos est ressenti plutôt que montré dans une mise à jour intelligente qui respecte l’héritage du moment sans se noyer dans la nostalgie.
Si la production a un défaut, c’est l’escalade émotionnelle incessante de la comédie musicale. L’intrigue s’arrête rarement assez longtemps pour des révélations plus discrètes. La série préfère la grande tragédie à la subtilité, et parfois, on la sent fléchir ses muscles simplement parce qu’elle le peut. Heureusement, les acteurs talentueux sont plus que capables de maintenir le rythme effréné et ce revival brutal nous rappelle à tous l’horreur de la guerre, le traumatisme de fuir son pays ou d’être abandonné par ses soi-disant protecteurs.
Cette reprise est un rappel fulgurant et magnifiquement interprété de la raison pour laquelle Mademoiselle Saïgon perdure. C’est un opéra sans vergogne, inconfortablement politique et d’une efficacité absolument dévastatrice.